La Santé Mentale au Travail


Aujourd’hui, je vais être très direct, je vais raconter une partie très intime de ma vie, je vais probablement vous choquer.

Suite à ma matinée chez Google, je réalise à quel point la santé mentale est un enjeu complètement ignoré par les entreprises, par les employés et par les promoteurs de l’agilité.
Ce n’est même pas mentionné dans les principes agiles sous-jacents:
http://agilemanifesto.org/iso/fr/principles.html

La santé mentale, c’est le premier enjeu de nos métiers informatiques (notre cerveau, c’est notre outil de travail !) et c’est l’apport principal de l’agilité.

Et je ne vais pas vous exposer une vision Bisounours de l’agilité, où tout le monde est heureux et gambade dans l’herbe verte en riant.
Lisez l’excellent article sur la pensée Bisounours ici: http://www.mafeco.fr/?q=node/197

Quelques chiffres

L’idée de cet article m’est venue après avoir lu cet article:
http://santeautravail.wordpress.com/2010/11/26/organisations-du-travail-et-consequences-en-termes-de-conditions-et-sante-au-travail/
Les organisations simples ou apprenantes sont celles où les salariés souffrent le moins.
Les organisations tayloriennes ou de type Lean sont celles où ils souffrent le plus.

Faites le rapprochement avec cet article sur Google:
http://www.latribune.fr/technos-medias/internet/20120116trib000678207/comment-google-manage-ses-salaries-sur-excel.html

Ca donne à réfléchir !

Le management actuel

Le management actuel est focalisé uniquement sur les chiffres.
Ce management par les chiffres ignore complètement la nature humaine des employés et les traite comme des machines, je dirais même des machines à sous.

Oui, je suis d’accord: les chiffres sont importants, mais seulement au plus haut niveau de la hiérarchie !
Tout en bas de l’échelle nous avons les ouvriers, je veux dire les informaticiens, et appliquer les chiffres aux humains est une erreur (tu fais partie des 5% d’under-performers, qu’as-tu à dire pour ta défense ?).

L’agilité est là pour remettre un peu d’humanité dans le management, mais combien d’entreprises détournent Scrum (qui est vendu comme un outil pour améliorer la productivité) afin de le soumettre aux chiffres et oublient au passage les valeurs agiles ?

Santé mentale

Je vais vous parler de santé mentale, et plus exactement de la mienne, vous comprendrez mieux où je veux en venir.

Tout a commencé pour moi à 20 ans dans le jeu vidéo. Relisez mon article sur la motivation, où j’explique mon parcours avant.

A l’époque, j’avais raté mes études, et je voulais à tout prix montrer à ma mère que je valais quelque chose, je me suis donc investi à fond dans ce qui m’intéressait le plus à l’époque: la programmation.
En 1984, c’était encore tout récent, et il fallait tout découvrir.
Je me souviens que j’apprenais à programmer en désassemblant du 6502, et j’avais désassemblé dans un cahier la ROM de mon Oric (je n’avais pas d’imprimante), je passais mon temps à optimiser ce code. J’avais acheté The Art of Computer Programming et j’adorais le lire, bien que je n’y comprenais pas grand chose.

J’étais passionné

J’avais décidé de gagner ma vie avec ma passion, et j’avais trouvé l’annonce d’une société qui cherchait des programmeurs en freelance pour convertir des logiciels éducatifs écrits en Basic. La société s’appelait EH Services, et elle est devenue plus tard Titus Software.
J’étais un excellent programmeur à l’époque, et comme je trouvais le travail trop facile, j’avais demandé à convertir les programmes les plus difficiles, ce qui a rendu mon travail plus intéressant.
Ensuite, Titus m’a embauché quand ils ont commencé à écrire des jeux vidéo. J’ai travaillé sur leur premier jeu: The One.
A l’époque, tout le monde travaillait 10 heures par jour, et on n’hésitait pas à passer des nuits blanches s’il le fallait. Personne ne savait pourquoi, mais on faisait ça par habitude.
J’étais célibataire (je ne pensais même pas au sexe, à cause de mon investissement sur l’informatique), je n’avais pas d’amis en dehors du boulot, je ne prenais pas de vacances (à quoi ça sert, hein ?) alors je ne faisais que travailler.

Bref, j’étais parti pour finir à l’asile

En 1987, j’ai fait un an d’armée, ce qui m’a donné un peu de répit, en me sortant de cet environnement destructeur.
A mon retour d’armée, j’ai recommencé à travailler de manière obsessionnelle, puis j’ai rencontré Philippe Pamart, et nous avions le projet de créer notre propre entreprise. Donc nous avons démissionné ensemble de Titus, et je l’ai hébergé chez ma mère, le temps que nous fassions quelques projets en freelance, puis que nous abandonnions notre projet commun.

Là encore, travail et encore travail.
Mon estime de moi diminuait progressivement.
J’avais de gros passages à vide, qui augmentaient avec le temps.
J’allais de boîte en boîte, de plus en plus déprimé.
Mon humeur était changeante, mais je n’avais jamais fumé ni pris de drogue, d’alcool ou de médicaments (peut-être cela m’aurait-il permis de supporter plus longtemps mon mal-être).

J’ignore comment j’ai tenu 8 ans comme cela, mais je répétais mon comportement destructeur dans chaque entreprise, favorisé par le mode de fonctionnement des jeux vidéo à l’époque, qui ressemble étrangement à celui de Google: l’ultra-performance et la productivité.

A ce moment de ma vie, je n’arrivais plus du tout à communiquer avec personne, en particulier avec les femmes. J’avais essayé d’avoir des relations sexuelles avec des prostituées, c’était pas la joie.

Burn-out total

A 28 ans, en dehors de mon travail (j’étais payé une misère en plus), je n’avais rien dans ma vie.
J’étais au fond du trou.
Je n’avais plus guère le choix: soit le suicide, soit accepter ma folie: mon père s’était fait interner 12 fois pour cause de dépression, donc je devais être fou, parce qu’il était bien connu que c’est héréditaire.
J’ai hésité entre un psychiatre et un psychanalyste.
Je suis allé voir un psychanalyste, et il m’a demandé de repasser dans un mois.
C’est long un mois quand on est mal. Je suppose qu’il faisait le coup à chacun de ses patients pour vérifier leur motivation.
Un mois plus tard, j’y suis retourné parce que j’étais vraiment très très mal.

Dès le début de mon travail sur moi, beaucoup de choses ont disparu, comme ma sensation de barre au niveau du plexus solaire, puis les limites mentales que je m’étais fixées.
Mes relations avec les gens ont pris plusieurs mois pour devenir à peu près « normales ».
Je raconterai la suite dans un prochain article, quand j’aborderai la psychanalyse, et comment ça fonctionne.
18 ans après, je suis là à écrire sur mon blog, essayant tous les jours de devenir un peu moins prisonnier de mon mental.

Les leçons à retenir

Je dois avouer que je suis probablement un cas extrême.
En général, la famille ou les amis vous aident à éviter de tomber dans de telles extrémités, mais dans mon cas, je n’avais pas eu de garde-fou.

Quelles sont les leçons à retenir de ma triste vie ?

1) Le travail n’est pas la chose la plus importante de notre vie

Les gens aiment leur travail, mais le management fait tout pour les en dégouter.
Personne (sauf peut-être un chômeur longue durée) ne dit: le but de ma vie, c’est de travailler !

Le travail n’est pas un but dans la vie, c’est un moyen, tout comme l’argent.
Le but de notre vie est d’être heureux, quelle que soit la forme de notre bonheur.

Dans la société française actuelle, on glorifie des gens qui sont des workaholics, des malades du travail. J’en ai croisé pas mal dans mon parcours, mais je vois leur addiction, j’entends leurs fausses justifications, et cela me rappelle ce que j’étais.
Si au moins ils étaient heureux avec leur travail !

Ce qu’il y a de dangereux, c’est que les jeunes peuvent supporter une charge de travail énorme, mais ils ne savent pas qu’ils vont le payer après 40 ans, une fois leurs illusions perdues.

Je me souviens d’un ami qui prenait des anti-dépresseurs pour tenir le coup. J’ai appris sa mort d’une maladie rare quelques années plus tard, serait-ce lié ?
Je me souviens d’un ami qui se drogue sans arrêt, en fumant ses pétards au boulot (oui, c’est un artiste !). Je l’ai revu récemment, il est plus malheureux que jamais et n’a toujours pas commencé à se remettre en cause.
Je me souviens d’un reportage sur Microsoft, où un ancien employé était riche, mais il avait trop travaillé, il avait tout donné, il n’arrivait plus à rien faire. Il était millionnaire mais malheureux.

Je vois des gens qui boivent ou se droguent pour tenir le coup, ils ne peuvent plus s’arrêter de boire ou de se droguer.

2) Reposez-vous !

Les vacances, ce n’est pas pour répéter le schéma du travail: toujours à 100%.
Il nous faut avoir des périodes à 0% !!
Je connais bien le burn-out, c’est un compagnon depuis longtemps.
Je suis favorable aux 35 heures, pas pour l’excuse bidon de créer des emplois (je ne crois pas que ça fonctionne), mais parce que cela nous permet de nous reposer et d’être encore plus efficace !
Si je programme 10 heures par jour, je vais juste me fatiguer et ne plus récupérer au bout d’un moment. Les activités intellectuelles ne peuvent pas occuper toute une journée.
Le repos recharge les batteries de notre cerveau, et est essentiel pour avancer.

3) Faites l’amour régulièrement

L’amour, c’est la chose qui nous permet le plus de nous épanouir.
La seule vraie façon de faire l’amour, c’est de chercher à donner du plaisir à son partenaire.
Si vous n’êtes pas dans le don, ce n’est pas de l’amour, c’est juste du sexe, le sexe ne permet pas de nous épanouir et peut devenir une addiction.
Un de mes amis se vantait de fréquenter des prostituées, il est tombé amoureux et est parti vivre son amour à l’autre bout de la Terre.

4) Ayez une activité en dehors du travail

Ayez une activité créative ou physique, l’essentiel est de se donner du temps pour oublier le travail.
La santé mentale, c’est aussi de réduire le flot de pensées, et d’arrêter de penser au travail, en se focalisant sur autre chose.
Activité implique « actif », pas « passif ».
Lire est actif, regarder la télé est passif.
Je vous recommande fortement 30 minutes de course à pied, plutôt que 3 heures de TF1.

5) Soyez honnête à votre travail, dans le respect des autres

Nous passons la plus grande partie de notre vie au travail (dans mon cas, 12 heures par jour, si je compte les transports).
Vos collègues ont probablement les mêmes préoccupations que vous, ce ne sont pas toujours des ennemis (bien que j’ai croisé pas mal de tyrans, pas toujours faciles à identifier, ils ne s’en rendent souvent pas compte eux-mêmes).

Interagir honnêtement permet d’influencer en profondeur les gens autour de vous, ils sont plus honnêtes avec vous (même s’ils ne sont pas d’accord avec vous).
Attention à ne pas faire que communiquer, vous êtes payé pour produire quelque chose de concret pas pour discuter, sinon contactez-moi tout de suite, je veux venir travailler chez vous !

6) Au travail, votre équipe peut vous aider à vous épanouir

La rétrospective a été LA grande découverte de ma vie au travail.
C’est la chose qui m’a fait comprendre et apprécier l’agilité.
Elle permet de changer complètement la dynamique d’un groupe et le comportement des individus.
Je crois fortement dans le pouvoir du changement grâce au groupe.
Les individus donnent au groupe, et reçoivent en retour.
Il faut juste leur donner envie de donner au groupe.

7) Remettez-vous en cause

J’ai assisté des groupes avec des rétrospectives, et j’ai vu certaines personnes changer complètement en adoptant une posture honnête de remise en cause.
Le fait de remettre en cause l’existant les libère littéralement.
Elles arrêtent de se sentir victimes de leur travail, et cherchent à améliorer les choses, sans attendre que quelqu’un d’autre ne trouve une solution à leurs problèmes.

Rien n’est jamais acquis, tout change tout le temps.
Accueillir ce changement incessant est une valeur agile.
L’approche incrémentale est essentielle: je me concentre sur ce qui a le plus d’importance aujourd’hui pour la suite, tout en surveillant où je dois aller.

Conclusion

L’approche humaniste de l’agilité apporte une vraie réponse à cette thématique de santé mentale, en prenant en compte la partie humaine de chaque individu.
La rétrospective est la façon de faire émerger cette partie, si le facilitateur ne se contente pas simplement d’améliorer le processus (ce qui est malheureusement la seule préconisation des méthodologies).
L’honnêteté dans l’équipe permet de faire en sorte que tout s’améliore, au moins en aidant les individus à changer d’attitude.

Et en fin de compte, si l’individu fonctionne sainement, il se pose moins de questions et devient beaucoup plus productif !

Publicités

4 réflexions sur “La Santé Mentale au Travail

  1. > L’approche incrémentale est essentielle: je me concentre sur ce qui a le plus d’importance aujourd’hui pour la suite, tout en surveillant où je dois aller.

    Comme dans la conduite automobile ! Mon instructeur me disait toujours d’avoir un œil sur l’environnement immédiat de la voiture, et un œil sur ce qui arrive dans le lointain.

  2. Vaste article, et en plus avec une vrai souffrance à la clé, donc difficile de dire que c’est faux sans passer pour un bourreau.

    Pourtant, il y a moyen d’être efficace sans sacrifier sa vie et sa santé, et c’est dans une « doc » qu’on appel « le code du travail ». Cette « doc » impose des temps maximum de travail et si on les respecte il reste beaucoup de temps libre, enormément même, voir trop (trop parceque quand le temps de travail coute cher, ce sont les employés qui le paye avec des rendements exigés qui deviennent très haut).

    Notre ami JCM c’est fait aspiré par sa passion, mais au lieu de la canaliser positivement il s’en ai servi comme d’une drogue. Pour d’autre, cette même passion (la programmation) a été utilisé comme moteur pour s’élever socialement, moralement, culturellement… mais ça, on en discutera volontier autour d’un verre ou d’un repas !

  3. C’est avec beaucoup de douleur que j’ai parcouru cet article. Il reprend les errements à travers lesquels j’ai cheminé moi aussi. Quelle connerie ! Il serait intéressant de savoir pourquoi certains tombent dans cette longue descente aux enfers et pas d’autres. Question d’éducation ?

    • Salut dem,

      Bienvenu au club, hélas !
      Si vous ressentez de la douleur, c’est que ce passé est encore très présent chez vous.

      Je pense qu’il faut arrêter d’accuser l’éducation ou quelque chose à l’extérieur de nous même, et qu’il faut plutôt regarder au fond de soi pourquoi on se sent poussé à faire cela.
      En réalité, nous cherchons tous à donner du sens à notre vie, et travailler comme un esclave est une manière un peu violente pour avoir l’impression que cela a du sens.
      Peut-être que nous avons senti que notre entourage ne donnait de la valeur qu’au travail que nous fournissions, alors il fallait se conformer à cette image.

      Je vais aborder très prochainement le thème des identifications, cela devrait vous permettre de comprendre ces mécanismes.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s