Les harceleurs


Au tout début de ma carrière professionnelle, j’ai subi des harceleurs pendant 3 ans.
Cette première expérience dans le travail a été traumatisante pour moi, et il m’a fallu beaucoup de temps pour arriver à passer cet épisode dans ma vie.

Les harceleurs sont aussi appelés « manipulateurs relationnels » en psychologie ou bien « pervers narcissiques » en psychanalyse.
Robert Sutton les nomment plus trivialement « sales cons » (en anglais: « assholes », soit « trous du cul »), dans son livre « Objectif Zéro-Sale-Con »:
http://www.amazon.fr/Objectif-Z%C3%A9ro-sale–harceleurs-personnes-nuisibles/dp/2266225758/
(notez la censure du titre dans l’url)
Je vais lister les techniques de l’auteur, dont je recommande la lecture si vous voulez avoir plus de détails, puis je vous décrirai mon approche, qui est beaucoup plus intérieure.

Il faut bien comprendre qu’un harceleur coûte cher aux entreprises, parce que son comportement destructeur démotive beaucoup d’individus, qui passent leur temps à se défendre au lieu de faire leur travail.
Les victimes de harcèlement sont souvent en arrêt maladie, et un fort taux de turnover dans une entreprise indique le niveau de harcèlement: un turnover normal est de 5%, et peut atteindre 25% quand des harceleurs ont le pouvoir. Et, entre nous, les premiers à partir sont souvent les meilleurs, parce qu’ils peuvent trouver facilement ailleurs.
En plus, ce genre de comportement est contagieux, et souvent les témoins de harcèlement deviennent des harceleurs eux-mêmes.

A cette occasion, j’en profite pour m’excuser auprès de certaines personnes d’avoir été un (petit) harceleur, ces 20 dernières années. Je sais très bien que rien ne pourra pardonner mon comportement.

Comportement quotidien des harceleurs

Sutton a dressé une liste des 12 vacheries, qui vous permettront de décoder le comportement les harceleurs:

  1. Lancer des insultes personnelles
  2. Envahir l’espace personnel d’autrui
  3. Imposer des contacts physiques importuns
  4. Proférer des menaces et pratiquer des formes d’intimidation verbales et non verbales
  5. Dissimuler sous des plaisanteries sarcastiques et des soi-disant « taquineries » des propos vexatoires
  6. Envoyer des emails cinglants
  7. Critiquer le statut social ou professionnel
  8. Humilier par des remontrances publiques
  9. Couper grossièrement la parole
  10. Porter des attaques hypocrites
  11. Jeter des regards mauvais
  12. Traiter les gens comme s’ils étaient invisibles

Je vais aussi passer rapidement sur les conseils que Sutton donne.

Comment maîtriser le harceleur en vous

Afin d’éviter l’empoisonnement par les sales cons:

  • Ecoutez Léonard de Vinci et fuyez les connards
  • Partez, ou restez à distance autant que faire se peut
  • Attention: considérer ses collègues comme des rivaux et des ennemis est un jeu dangereux
  • Voyez-vous comme les autres vous voient
  • Affrontez votre passé
  • Sale con: connais-toi toi-même

Comment survivre au harcèlement

Voici la trousse de survie:

  • Recadrage: changer la façon dont vous voyez les choses (découvrez vos croyances irrationnelles)
  • Espérez le meilleur, attendez-vous au pire (n’attendez rien)
  • Cultivez l’indifférence et le détachement émotionnel (devenez moins impliqué et moins productif)
  • Recherchez les petites victoires (acquérez le sentiment de contrôle)
  • Exposez-vous le moins possible
  • Créez des havres de sécurité, de soutien et d’équilibre
  • Battez-vous pour remporter de petites victoires constructives (opposez calme/respect à colère/agression)
  • Prendre sur soi, c’est bien, mais se libérer, n’est-ce pas mieux ?

Les limites de ces conseils

Je trouve les conseils très judicieux, mais difficiles à appliquer lorsqu’on est en mode victime depuis longtemps.
En fait, je trouve dommage que l’approche de Sutton est de proposer des solutions au lieu de chercher l’origine du problème.
En effet, une personne équilibrée devrait être capable de dire non à un harceleur, sans avoir peur.
Dans mon cas, je n’étais capable de faire cela que quand la souffrance était trop grande.

Mon expérience personnelle

Comme je l’ai dit, j’ai connu le harcèlement en 1985 à 20 ans, lors de mon premier travail de programmeur de jeux.
Chez Titus, le harcèlement était global, presque tout le monde jugeait les autres, et l’environnement était très toxique.
Seuls certains individus (je pense à Jean-Michel) ne semblaient pas contaminés par cet état d’esprit, et leur présence était indispensable à l’équilibre mental de tous.
Je n’étais pas le plus bousculé par les harceleurs, mais j’en ai quand même pris plein la gueule, parce que j’étais très fragile à l’époque.
Malheureusement, leur état d’esprit m’a contaminé pendant de nombreuses années, et j’en souffre encore un peu, malgré tout mon travail sur moi depuis 15 ans.
La grande difficulté est: comment arrêter de juger selon nos propres critères artificiels ?
J’ai vu les dégâts causés par le harcèlement, nous étions dans un milieu extrêmement motivant (le jeu vidéo est le meilleur milieu pour la motivation intrinsèque), et malgré tout, c’était pesant de venir travailler, et surtout d’être au contact de certaines personnes.
Je ne citerai pas de nom, mais j’ai appris que le plus gros harceleur a eu un retour de bâton, ce qui ne vengera jamais toutes ces années de souffrance, mais j’espère qu’il a bien morflé et qu’il est devenu plus humain.
J’avais expliqué que j’ai dû commencer ma psychanalyse suite à un burn-out, mais je pense que le harcèlement avait beaucoup miné ma confiance en moi.

Mon approche

Comme vous devez le savoir, j’essaye toujours de faire l’approche à partir de moi-même, plutôt que de réfléchir par rapport à l’extérieur.

Je ne dois pas agir en victime

Ce constat a l’air super évident maintenant, mais à l’époque, j’étais tout jeune et plein d’illusions.
Je croyais que le harcèlement était une leçon pour moi, quelque chose qui me permettait de me faire grandir.
Oui, j’étais maso à l’époque, mais je ne le savais pas.
Si les gens sont durs avec moi, c’est que je ne suis pas un bon garçon, que je ne fais pas de mon mieux.
En fait, ceci est un mensonge que je me répétais afin de justifier mon manque de courage.
Il n’y a aucune raison rationnelle pour se laisser harceler, et il faut tout de suite arrêter le harcèlement.
En analyse transactionnelle, on explique que le harceleur joue le rôle du parent normatif (le parent qui juge), et que la victime prend la place de l’enfant. La seule façon saine de sortir de ce genre de confrontation est d’agir en adulte, pas d’attendre un sauveur.
Mais comment agir en adulte, lorsque justement ma propre éducation m’avait toujours infantilisé ?
Comment agir en adulte, lorsque mes parents ont investi leurs rêves sur mes épaules (je suis fils aîné), et que je devais réussir là où ils ont raté ? Comment être parfait, alors qu’ils ne l’ont pas été ?

Enfin, est-ce que je n’essaye pas d’appliquer toujours les mêmes vieilles méthodes à une situation toujours nouvelle ? Peut-être que ces méthodes marchaient dans d’autres situations mais pas dans celle-là ?
Et dernière question existentielle: est-ce que j’agis de manière prévisible et prédictible ?

Franchement, je n’ai pas les réponses à ces questions, je crois que seule l’expérience permet de comprendre ces leçons en profondeur.

Je détecte les premiers signes de harcèlement

Comme je l’ai expliqué, l’important est de détecter à quel moment le harcèlement va commencer, pour le prendre à la racine.
Une fois que j’ai compris les conditions de mise en place, je peux être capable de réagir.
Tant que je ne vois pas le processus, je resterai en mode victime.
Est-ce que ces signes me rappellent des situations que j’ai déjà vécues ?

Je casse le cycle de harcèlement le plus tôt possible

Une fois que j’arrive à détecter les signes avant-coureurs du harcèlement, je peux désamorcer la situation, ou au moins m’en préserver.
Bien sûr que c’est difficile !
Cela va me demander du courage dans l’action, notamment en arrêtant la victimisation, qui se traduit par la justification.
Si je me justifie, je suis cuit.
Je n’ai pas à me justifier, je fais toujours de mon mieux.
Parfois, le résultat n’est pas génial, et dans ce cas, je veux bien reconnaître que j’aurais pu faire mieux, mais je suis un être humain avant tout, ma valeur personnelle ne dépend pas seulement du résultat de mon travail.
Comme je l’ai déjà dit, ma valeur personnelle n’est pas seulement technique, elle est aussi humaine, et actuellement, j’évalue ma valeur pour mon entreprise à 30% techniquement et 70% humainement.

Et surtout, quand je fais les choses correctement, je veux être remercié !
Dans tous les cas, je refuse d’être considéré comme une merde (un paillasson diraient les gens plus polis).

J’ai le droit de me mettre en colère si la situation est intolérable

Parfois, ma seule façon d’agir est de piquer une colère, je n’ai aucun autre moyen.
Bien sûr que le conflit n’est pas quelque chose d’agréable à vivre, mais les harceleurs ne respectent que ceux qui sont capables de leur tenir tête.
L’Analyse Transactionnelle explique qu’on passe en mode Parent pour contrer un mode Parent.
J’utilise mes émotions quand mon discours rationnel ne peut pas gagner.
A titre informatif, je l’ai fait plusieurs fois dans ma vie, ça a toujours fonctionné, les harceleurs changeaient momentanément leur perception de moi.

J’arrête de me blesser tout seul

Là encore, c’est quelque chose que je n’ai compris que récemment.
Le concept est assez difficile à comprendre.
Si quelqu’un veut vraiment me blesser, il faudrait qu’il me frappe physiquement ou qu’il m’attaque avec une arme (dans ces 2 cas, le harceleur perd tout, puisque la Police peut intervenir). La blessure est physique.
Est-ce que quelqu’un peut me blesser avec des mots ?
Oui, mais seulement si j’accorde de l’importance à ces mots, donc c’est moi qui me blesse tout seul.
La semaine dernière, je suis monté dans un bus (il y avait peu de monde dans le bus), je me suis assis au fond, et un type s’est levé et a commencé à dire « je n’aime pas les gens ». Il s’est éloigné et a commencé à sortir tout un tas d’insultes à mon encontre, il était visiblement fou. J’ai éclaté de rire !
Si c’était un collègue du travail qui avait fait la même chose, je pense que je n’aurais pas réagi de la même façon.

J’évite de harceler les autres

Une fois que j’ai compris les mécanismes intérieurs du harcèlement, j’essaye de ne pas le faire chez les autres.
Franchement, c’est probablement le conseil le plus difficile.
Un petit conseil très simple à appliquer: quand je dois remercier, je dis merci à un individu, mais quand je dois me plaindre, j’accuse le groupe. Ainsi, les individus ne se sentent pas attaqués, et vont faire de leur mieux.

Devinette

Avant d’arriver à la conclusion, j’aimerais vous proposer une devinette à propos du harcèlement.

Amy Edmondson a fait une étude sur le personnel hospitalier, auprès de 8 services.
Elle voulait vérifier sa théorie que plus l’encadrement et les collègues se soutenaient mutuellement, moins il y avait d’erreurs.

Quelle ne fût pas sa surprise quand elle détermina qu’il y avait 10 fois plus d’erreurs dans les services où les relations étaient bonnes que dans les services où les relations étaient mauvaises.

Pouvez-vous expliquer ce paradoxe ?

Conclusion

Voilà, je sais que je n’ai pas fait le tour du sujet, mais j’espère vous avoir apporté des axes de réponse.
Mon dernier conseil est: faites-vous respecter en étant respectueux vous-même !

Sinon, j’adore la phrase suivante, extraite du livre:

Celui qui meurt avec le plus de jouets a gagné

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6 réflexions sur “Les harceleurs

  1. Bonjour Jean-Charles,

    Pour déculpabiliser un peu, je pense sincèrement que nous avons tous un penchant de harceleur envers quelqu’un à un moment ou un autre de notre vie. Nous utilisons la manipulation mentale sans même nous en apercevoir bien souvent.

    De même que nous avons tous un minimum de paranoïa sans atteindre un stade pathologique quand une situation nous angoisse.

    Quand tu décris le « Comportement des harceleurs », je suppose qu’un seul point ne suffit pas pour pouvoir dire qu’une personne te harcèle ? A ton avis, à moins que tu ais une statistique validée, combien de points doit-on constater pour avérer le harcèlement ?

    Je pense qu’un point pourrait-être ajouté :
    – Dire du mal de la personne qu’on veut harceler à d’autre personnes afin que cela ait un retentissement si tout ce petit monde se connaît. Pour être plus clair : faire passer le harcèlement par une tierce personne.

    Enfin, pour répondre à ta question de fin d’article, je pense que les services où les relations sont bonnes partagent plus leur expériences et donc leurs erreurs, que dans les autres services où les relations sont mauvaises et où on fait tout pour cacher ses erreurs.

    Aymeric

    • A propos du nombre de points, l’auteur n’en parle pas, mais je pense qu’il suffit d’utiliser une seule technique pour être harceleur (l’auteur explique qu’il a dû le faire parfois).

      A propos de la devinette, tu as trouvé, bravo !
      En effet, quand les relations sont mauvaises, les gens cachent leurs erreurs, c’est ce qu’on appelle l’ILLUSION DE L’EFFICACITÉ.

  2. Très intéressant. La liste concrète des comportements harcelleurs peut permettre à chacun de s’auto-évaluer en tant que victime.

    « Si les gens sont durs avec moi, c’est que je ne suis pas un bon garçon, que je ne fais pas de mon mieux. » : ProcessCom te dirait que ce comportement pourrait venir de parents qui t’ont répété que tu pourrais faire mieux, ce qui t’a appris que tu ne faisais jamais assez bien, et tu as accepté que quoi qu’il arrive, tu étais responsable de cette situation (ce qui explique aussi ton manque de confiance : je ne fais jamais assez bien)

    Parmi les solutions, je vois :
    – la prise de hauteur, par exemple en dressant la situation factuellement dans une carte heuristique.
    – se rappeler régulièrement d’être à l’écoute de ses ressentis et émotions
    – se confectionner des cartes d’expression de ses émotions. Exemple : ecoute. Sur une face, on note les aspects positifs de l’écoute, et sur l’autre les aspects négatifs lorsque l’écoute a été bafouée. J’ai découvert ça chez Total (voir Yann ou Elisabeth) et j’ai trouvé ça génial car ça permet d’exprimer un ressenti sans avoir à ouvrir la bouche et sans tomber dans le piège de devoir se justifier.
    – faire appel à un coach agile ! Les valeurs agiles pourraient contrecarrer les manipations des harcelleurs.

    Merci JC 😉

    • Bonsoir Rémy,

      Tu es tombé sur le seul passage vraiment personnel 😉

      Chez Titus, les managers disaient: tu frappes dans une poubelle, dix graphistes en sortent, tu secoues un réverbère, dix codeurs en tombent.
      Quel environnement motivant !

      Enfin, au risque de te décevoir, je ne crois pas qu’un coach agile puisse agir sur les manipulateurs.
      Un coach agile agit sur les process, pas sur l’humain, enfin d’après ce que j’ai compris, donc on prend en compte la bonne volonté des participants, si quelqu’un ne veut pas, un coach agile ne peut rien faire.

      A propos des techniques agiles, je pense qu’elles peuvent être utiles, mais elles ne font pas mieux que d’essayer d’agir sur le comportement, sans chercher à attaquer la cause.
      J’insiste toujours sur le fait qu’il est plus important de trouver la vraie cause (notamment en identifiant les croyances irrationnelles), une fois qu’elle est trouvée, le comportement change instantanément, c’est en tout cas mon expérience personnelle.

      Merci de lire mon blog, ça me fait plaisir de voir que je ne perds pas mon temps.

      • Pour ma part, je me sers des process pour mettre en place un cercle vertueux qui permet d’agir sur l’humain positivement
        Oui, contre celui qui ne veut pas, on ne peut pas grand chose…
        On peut aussi l’isoler, en faisant bloc avec le positif.
        L’autre possibilité en tant que coach agile, c’est utiliser ma légitimité de coach pour tendre la main, aider. Voici la question
        que j’affectionne : « Où as-tu mal ? »
        Pas de certitude sur l’issue, mais au moins l’espoir !…
        Mais pour ce genre de « combat », faut être très clair dans sa tête, dans son coeur, très solide sur ses valeurs, et intérieurement en équilibre. Bref, je remonterais volontiers aux causes, comme tu l’évoques.
        Et sinon ? il faut partir, au moins pour se protéger / préserver !

  3. Chez Titus, rien ne tournait rond. C’était une boite de merde, organisée par deux débiles profonds (les frères Gland) qui l’ont coulé par leur propres imbécilités. La société a été balayée comme un fétu de paille à la première crise venue. C’était une coquille vide, une auberge espagnole où tu ne trouvais que ce que tu apportais. Dans cette univers à l’écart même des principes de droit, les relations étaient sauvages et les faibles trinquaient et partaient rapidement. Néanmoins, certains talents étaient temporairement drainés au point qu’on pouvait tout de même faire deux ou trois trucs bien classe en tant que développeur. Tu as parfaitement raison que les reproches n’ont aucunes existance autre que celle que tu y accordes, et que mal vivre les railleries, c’est ce faire du mal tout seul.

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