Les Leçons du jeu vidéo (4ème partie)


Voici le quatrième épisode de mes aventures dans le jeu vidéo, et comme d’habitude les leçons que j’en ai tirées.
L’épisode précédent est ici: https://psychologieagile.wordpress.com/2013/08/25/les-lecons-du-jeu-video-3eme-partie/

Récapitulatif

Après avoir fait quelques jeux à Ocean Software France, cette société a fermé, et je me suis retrouvé au chômage.
Le chômage était commun entre 2 emplois dans le jeu vidéo.

Les relations

A cette époque, un de mes seuls amis était Pascal de France.
C’était un démomaker perfectionniste, c’est à dire qu’il ne sortait rien parce que ce n’était jamais assez parfait.
Il connaissait pas mal de monde, et il m’a dirigé vers Nicolas Choukroun qui cherchait un développeur sur Super Nintendo.
La Super Nintendo, c’est un processeur 65C816, qui ressemble beaucoup au 6502, processeur sur lequel je suis un expert.

Nicolas Choukroun travaillait avec Laurent Cluzel (avec qui j’avais travaillé à Titus) sur la maquette du jeu Trashman, et avait signé avec Electronic Arts pour sortir Trashman avec Cryo.

Cryo

En 1992, Cryo venait d’être récemment créée, avec tous les membres d’Exxos (Rémi Herbulot, Philippe Ulrich, Didier Bouchon, parmi d’autres).
Au moment où je suis entré, cette société se développait à un rythme incroyable.
Il devait y avoir moins de 50 personnes quand je suis entré, et plus de 200 quand je suis parti.

Trashman

Techniquement, j’avais mis en place un moteur de jeu assez impressionnant pour ce jeu.
Il y avait des scènes cinématiques pendant le jeu, mais à fortiori, je pense que ça cassait trop le rythme du jeu.
Le gros problème est qu’il n’y avait pas de gameplay, parce que je passais mon temps à résoudre les problèmes techniques que ce jeu proposait.
Electronic Arts insistait beaucoup sur les milestones.
Je me souviens que les managers d’EA étaient venus en France pour valider une milestone, et j’avais démontré que techniquement tout était prêt, mais cela ne les a pas empêché d’arrêter le jeu.

Il n’y a rien de plus démoralisant que d’arrêter un jeu

Quel gâchis !

Et là, tout s’est effondré intérieurement pour moi.
J’allais mal depuis quelque temps déjà, suite aux efforts que j’avais fournis chez Titus et Ocean, au manque de vacances depuis des années et aussi parce que j’étais seul (je n’avais aucune relation intime à cette époque).
J’étais hyper-stressé et je ne m’en rendais pas compte.
Je m’identifiais totalement à mon rôle de finisseur de jeux: je menais mes projets à leur finition, et j’en étais fier.
Quand le jeu a été arrêté, j’ai fait un burn-out complet.
Je ne pouvais plus rien programmer sans des efforts incroyables.

Quand tout va mal, je ne dois pas hésiter à demander de l’aide

Je me suis retrouvé tout seul au fond de mon trou.
A ce moment-là, j’ai compris très clairement que je ne pourrais pas m’en sortir seul.
Comme je ne voulais pas me suicider, je suis allé voir un psychanalyste (ma mère disait: c’est pour les fous), je crois en juillet 1993.
Le psy m’a dit qu’il ne pouvait pas me prendre avant septembre, et je ne sais pas comment j’ai pu tenir 2 mois.

J’apprends à découvrir mon fonctionnement intérieur

Dès mes premières séances, la barre au niveau de mon diaphragme (indicateur de stress) a complètement disparu, et j’ai commencé à me sentir léger.
J’ai aussi compris que si je voulais m’en sortir, je devais changer complètement et que parler ne servirait à rien si je n’agissais pas dans ma vie.
A ce moment-là, j’avais tellement de problèmes que je devais déjà commencer à résoudre les plus simples, c’est à dire mes interactions avec les gens.

La psychanalyse m’a apporté 2 choses essentielles:

  1. j’ai appris à exprimer mes états intérieurs: je suis capable de décrire toutes mes émotions avec des mots
  2. j’ai commencé à découvrir mon fonctionnement intérieur: je croyais que je me connaissais bien, et j’ai réalisé que mon image intérieure et mon image extérieure étaient complètement différentes

Avec le recul, je suis sorti du burn-out quand j’ai accepté de faire le deuil de ma vision du travail.
Je pensais que ma seule valeur était celle de mon travail, et donc que je devais programmer beaucoup pour montrer ma valeur.
J’ai dû réapprendre à travailler avec plaisir, et ce n’est que tout récemment que j’ai accepté d’être enfin bienveillant envers moi-même.

Je ne vais pas trop m’étendre sur ma psychanalyse, parce qu’elle ne concerne pas le jeu vidéo, mais j’y reviendrai peut-être dans de futurs articles.

Je programme beaucoup mais…

Chez Cryo, j’ai bossé sur pas mal de jeux, exclusivement sur consoles Super Nintendo et Mega-CD.

Le jeu que je préfère de cette période est Super Dany (de Danone), que j’ai coprogrammé avec Pierre-Eric Loriaux (ex d’Ocean Sotfware, Michel Janicki avait aussi rejoint Cryo).
Pierre-Eric avait fait le jeu principal, et j’avais fait tout le reste (présentation, intermèdes -c’étaient des démos- et même un jeu en intermède).
Nous avons eu l’occasion de présenter le jeu à des enfants de journalistes, avec Cyrille Drevet, et ce fut globalement une belle expérience, même si le jeu n’est pas terrible.

J’ai aussi bossé sur Timecop, l’adaptation d’un film avec Jean-Claude Van Damme, et nous avons eu l’occasion d’aller voir le film en avant-première.
Pour Timecop, j’ai travaillé sur la version Super Nintendo avec Fabien Fessard, qui m’admirait parce qu’il m’avait croisé à la Transbeauce.
Je me souviens des nuits passées à convertir la musique faite par David de Gruttola (David Cage) sur le SPC700. Le SPC700 avait seulement 64 kilooctets de RAM, et je devais convertir des samples de plusieurs mégaoctets. A la fin, tous les instruments ressemblaient à des cymbales !

Pour Timecop sur Mega-CD, j’étais le lead-coder, et un jeune stagiaire du nom de Bruno Galet était le manager. Il est maintenant producer chez Ubisoft.
Timecop n’est jamais sorti sur Mega-CD non plus, alors qu’il était fini.

Je ne supporte plus que mes jeux ne sortent pas

Chez Cryo, la moitié de mes projets n’étaient pas sortis, alors j’ai décidé qu’il était temps de changer d’air.

Conclusion

Cryo a été pour moi une renaissance.
Cela faisait déjà 10 ans que je programmais des jeux, j’étais devenu un expert.
Suite à l’effondrement complet de mon modèle intérieur de travail, j’ai décidé de me focaliser sur autre chose que le travail et la technique: j’ai commencé à essayer de comprendre ce que je suis et pourquoi j’agis ainsi.

J’ai croisé à Cryo de très nombreux talents, et comme je me reconstruisais, je considère tous ces gens comme des membres de ma famille.

Merci Cryo !

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3 réflexions sur “Les Leçons du jeu vidéo (4ème partie)

  1. Salut Jean-Charles,
    C’est avec délectation que je lis ton blog depuis le 1er épisode (je le découvre seulement aujourd’hui), et tu n’as pas idée du plaisir que ça me procure en me replongeant dans les meilleurs années de ma (mes) vie(s) professionnelle(s). Il semble que tu aies écris ces lignes en 2013, et nous somme déjà en Avril 2015, aussi je ne sais pas si tu auras l’occasion de trouver ce commentaire. Néanmoins, je le dépose comme une bouteille à la mer, en signe d’amitié sincère. Comme tu l’évoques dans ton blog, nous avons passé quelques bons moments ensemble, inoubliables pour ma part, à Océan puis à Cryo. Je crois savoir que tu as trouvé la paix et l’équilibre dans les principaux domaines de ta vie. Amitiés, Pierre-Eric L.

    • Salut Pierre-Eric !

      Je suis content de voir que tu vas bien.
      J’ai arrêté d’écrire sur le jeu vidéo, parce que, bien que j’ai continué environ 10 ans, je ne sais pas si ça intéresse grand monde.

      Je trouve dommage que tu considères cette époque comme les « meilleures années de ta vie professionnelle ».
      Il me semblait que tu étais enseignant, c’est un métier très différent mais tout aussi intéressant.

      La meilleure année de ma vie professionnelle est ici et maintenant, jamais dans le passé ni dans le futur, même si je me fais super chier en ce moment.

      Programmer des jeux vidéos était intéressant, mais j’avoue que je ne voyais que le côté technique, alors programmer des jeux ou autre chose, c’était pareil pour moi.
      Je dois avouer que la transition « jeux video »-> »professionnel » a été difficile.

      En réalité, la paix et l’équilibre sont apparus grâce à un effort personnel de détachement.
      Je suis en état de paix intérieure depuis 3 ans, ce qui induit un état de non-violence.
      C’est assez indescriptible mais tout à fait naturel, c’est à dire sans effort.

      J’espère que tu as trouvé un peu de paix de ton côté.

      JC

      • C’est gentil de me répondre, je n’y croyais pas trop étant donné la date de ton billet.
        Il se trouve que je t’avais salué dans cette section « jeux vidéo » dans la mesure où c’est par cette « entrée » que j’ai découvert ton blog (est-ce ainsi qu’on dit ?) alors que je cherchais justement à avoir quelques nouvelles des personnes que j’ai croisées durant cette période et qui ont parfois laissé une empreinte indélébile dans mon coeur (plus que dans ma mémoire, malheureusement… je cherche encore désespérément un ou deux noms qui m’échappent toujours !).
        Cela pour dire que ce n’est pas tant l’objet du « jeu vidéo » qui m’avait amené ici mais plutôt l’auteur de ce blog.
        Non pas que je trouve le sujet du jeu dénué d’intérêt (je dois confesser que je cultive mon attrait dans ce domaine comme ces personnes qui refusent de vieillir et se dopent de crèmes anti-âge ou à grand coups de botox… hum!).
        Pour ce qui est des « nouvelles », je suis comblé tant tu te dévoiles au cours de tes « leçons » tirées de tes expériences ou présentées comme telles (oui, j’ai lu le billet dans lequel tu expliques le choix du « je » dans tes écris.). En parcourant un peu au hasard les sujets que tu abordes, j’ai appris beaucoup de choses que forcément j’ignorais à ton propos, mais tu seras peut-être surpris si je te dis que je te reconnais plus que je ne te découvre dans tes billets. J’y retrouve l’esprit d’analyse mais surtout de synthèse que j’ai rencontré il y a plus de 20 ans maintenant. Mais surtout, je reconnais dans ta démarche, la volonté de ne jamais abandonner et de toujours aller chercher plus loin des réponses, quelque soit l’objet de ton intérêt. Je ne prétends pas te connaître, ce serait stupide de ma part, mais ce que je découvre de toi, ici, correspond assez bien à l’image que je m’étais forgée de toi. Pour finir, et j’en arrêterai là avec les compliments (non, je n’attends rien de toi), j’ai retrouvé le ton (comprendre: la façon de s’exprimer, la liberté de language) que tu soutenais déjà à l’âge où je t’ai connu (26 à 28 ans je pense) et j’apprécie la qualité de ton écriture singulièrement facile/agréable à lire (compte tenu des sujets abordés) tout en étant très didactique, ce qui est généralement contradictoire. S’il y a du génie en toi (à mes yeux), ce n’est pas tant dans ton immense capacité à aller chercher la connaissance, la mouliner et la recracher en y apportant ta propre pierre, ni la volonté insolente que tu sembles manifester à surmonter les obstacles et autres épreuves, qu’ils soient professionnels ou intérieurs, mais vraiment, ce que j’admire par dessus tout, c’est ta capacité à partager et à transmettre ce qui t’a nourri. Bref, il sort quand le bouquin « la psychologie agile, par JC. Meyrignac » ?
        Désolé, je ne voulais pas être, ni long, ni obséquieux, mais simplement t’encourager (s’il en était besoin) dans ta démarche et tes écris que je trouve… ok, j’arrête.
        J’ai bien noté l’adresse web de l’endroit et même si je ne me manifesterai pas systématiquement comme aujourd’hui, j’y reviendrai certainement de temps à autre avec plaisir, lorsque j’aurais envie de me grandir un peu. Sincèrement, PEL.

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