Management et identifications


Avant de présenter une technique pour travailler sur les identifications, je vais vous décrire l’aspect pratique des identifications.
Plus exactement nous allons voir ce qui se passe dans la tête d’un responsable de projet.

Je suis responsable d’un projet

Je vais supposer qu’on vient de me nommer responsable d’un projet et qu’on m’a assigné une équipe.
Je veux donc prouver ma capacité à mener ce projet à bien.

Les identifications

La première identification est que j’ai plus de la valeur que les autres: ce n’est pas un hasard si on m’a choisi comme responsable.
Normalement, je ne peux jamais être certain de ma valeur parce que je n’ai pas de repère (à part le salaire).
Ici, le repère est clair et je peux clairement mesurer ce que je vaux.
Je veux me sentir spécial.

La seconde identification est que je dois absolument réussir alors je suis très motivé.
D’ailleurs je ne comprends pas trop pourquoi les membres de mon équipe ne sont pas aussi motivés que moi sur « mon » projet.
Je peux pourtant vous assurer que mon projet sera super !

La dernière identification est que je m’identifie à mon projet: ce projet représente ce que je suis et je suis quelqu’un qui réussit.

Ces 3 identifications semblent assez bénignes, mais je vais maintenant montrer leurs effets de bord.

Je suis le responsable, j’ai plus de valeur que les autres

Comme je suis le responsable, je veux prendre toutes les responsabilités du projet, je veux avoir mon mot à dire sur tout.
Comme cela, je suis certain que mon projet réusssira, c’est mathématique !
Mais en réalité, plus je m’accapare les responsabilités, plus les autres se sentent déresponsabilisés et finissent par ne plus rien décider par eux-mêmes. Ils réaliseront rapidement que ce projet va être un long calvaire.
Comme je suis le plus qualifié, je veux tout contrôler et donc je ne laisse aucune liberté aux autres, surtout pas la liberté de faire des erreurs.
J’appelle cette approche « le management de 1914 »: je veux que les soldats obéissent à tous mes ordres (y compris le sacrifice personnel), alors je n’hésiterai pas à fusiller ceux qui se rebellent.
D’ailleurs, je me rends compte que plus personne ne fait rien quand je ne suis pas là, quels fainéants ! Cela prouve bien que je dois être derrière eux tout le temps.
Mais en réalité, je peux être complètement débordé par l’ampleur des décisions, et cela peut retarder mon équipe qui attend mes ordres.

Un autre cas est quand je rentre en conflit avec un autre responsable sur mon projet.
Quoi ? Il ne voit pas les choses comme moi, c’est donc un nul, ou alors cela signifie qu’il remet ma valeur en cause, le salaud !

Je dois absolument réussir

Comme je dois réussir, mon projet est plus important que mon équipe et que moi-même.
Je suis prêt à ruiner ma santé pour réussir.
Je peux perdre toute mon équipe à la fin du projet, je m’en fous du moment que le projet soit fini.
Je vais aussi préférer défendre mon projet plutôt que mon équipe, de toutes façons, je peux les remplacer facilement.

Comme je dois absolument réussir, je dois forcer les autres à être le plus productif possible.
Si en plus je suis un expert, je sais mieux qu’eux comment faire, alors je vais décider à leur place.
Mais en réalité, ma façon de faire, qui me convient très bien, ne convient pas forcément aux autres.
De plus, comme je leur impose tout, ils se limitent à faire ce que j’ordonne et cessent d’être créatifs.

Si je vois que les forcer ne fonctionne pas, je peux être tenté de les motiver financièrement.
La motivation financière fonctionne bien quand la qualité n’est pas importante.
Par exemple, si on me propose une prime pour finir à une date donnée, je ne vais pas hésiter à bâcler pour toucher le pognon.

Enfin, l’obsession de la réussite me fait négliger les signaux avant-coureurs d’échec.
Comme je refuse l’éventualité d’un échec, le retour à la réalité risque d’être douloureux.

Je m’identifie à mon projet

Cette identification est de loin la plus douloureuse, parce qu’elle touche à ma propre image de moi.
Si mon projet va bien, je vais bien. Si mon projet va mal, je vais mal.
Dès qu’il y a un problème, je sur-réagis parce que je me sens concerné personnellement.
Si quelqu’un critique mon projet, je me sens agressé personnellement.
Et si par malheur mon projet échoue, je me sens comme la dernière des merdes ou alors je peux considérer qu’il a échoué à cause de mon équipe de nullards.

Comment faire ?

L’approche agile est simplement du bon sens.
Le point de vue est le suivant:

  1. je ne suis pas supérieur aux autres: comment laisser les autres décider de la façon dont ils peuvent réaliser mon projet ? Comment prendre en compte leur point de vue ? Et comment m’assurer que nous allons tous dans la même direction ?
  2. j’ai le droit d’échouer: comment faire en sorte que les erreurs restent petites ?
  3. je ne suis pas mon projet: comment rendre chaque membre de l’équipe plus responsable ?

Conclusion

Je tiens à rappeler que le processus d’identification est un processus naturel.
Chacun de nous y est sujet tout le temps, et cela ne pose pas de problème tant que nous n’en sommes pas dupe, ce qui n’arrive que très rarement.

Tant que je m’accroche à une identification, je vais souffrir parce que la réalité est différente de ce que j’imagine et en plus elle change tout le temps.
Qu’est-ce qui est définitif en fin de compte ?

Les Identifications


Voici enfin l’article tant annoncé !

Les identifications sont un processus tout à fait normal, tout le monde en utilise tout le temps.
Elles nous aident à nous construire quand nous sommes jeune, puis nous les renforçons au fur et à mesure que nous vieillissons et finalement elles viennent nous pourrir la vie.

Qu’est-ce que c’est ?

Une identification, c’est simplement le processus que j’utilise pour mettre des mots sur ce que je suis.

Je veux avoir une bonne image de moi, je veux prouver que j’ai de la valeur.
Alors je décide que « faire ceci » ou « être cela » me donne de la valeur.

Par exemple, je peux me complaire dans un rôle de victime, parce que je peux admirer ma capacité à supporter l’adversité.
Ou alors je peux me complaire dans un rôle de bourreau, parce que je peux admirer ma capacité à dominer les autres.
Ou je peux avoir l’impression qu’aider les autres ou gagner beaucoup d’argent fait de moi un être meilleur.

Comment elles se forment

A ma naissance, je suis vierge de toute identification.

La toute première identification est la perception de mon individualité: je perçois une séparation entre mon monde intérieur et le monde extérieur.

La seconde identification est la perception de mon corps: je réalise que mon corps bouge en fonction de mes pensées.

Plus tard, je me demande ce que je dois faire de ma vie pour qu’elle ait du « sens », alors je peux décider de devenir pompier ou astronaute.

L’éducation

Les identifications les plus tenaces sont transmises par ceux qui s’occupent de moi, par l’intermédiaire de leurs paroles ou de leurs actions.

Dans mon cas personnel, mes parents étaient obsédés par la réussite, ils considéraient qu’il fallait suivre de longues études et qu’être fonctionnaire était le summum de la réussite.
Et surtout, ils étaient persuadés qu’il fallait fonder sa famille et avoir des enfants.

Et je les ai cru !
Hé oui, moi enfant, j’ai accepté toutes les identifications que mes parents m’ont transmises parce que je voulais leur faire plaisir, ou plus exactement être un bon fils me valorisait.
Fort heureusement, ces identifications n’étaient pas trop contraires à ce que j’étais. Si j’avais été homosexuel, comment aurais-je pu continuer à accepter leurs identifications ?

Mais ils m’en ont transmis d’autres plus pourries.
Par exemple, mon père aurait voulu être prêtre, alors je me suis dit que devenir prêtre était valorisant.
Ma mère avait été déportée de Pologne vers l’Allemagne lors de la seconde guerre mondiale. Les polonais détestaient les juifs, alors je me suis dit que je valais mieux qu’un juif.

L’école aussi transmet son lot d’identifications: je suis récompensé si je pense en suivant la « bonne » manière.

Les événements de la vie

Ce qui m’arrive tous les jours me permet de renforcer les anciennes identifications et d’en créer de nouvelles !

Par exemple, je peux penser que je suis le meilleur programmeur/coach/homme/mari au monde, alors je cherche tous les signaux qui peuvent renforcer cette identification et j’ignore les signaux contraires.

Si j’arrive à réussir quelque chose, je peux associer ma réussite à un processus particulier, ce qui fait que je vais répéter ce processus systématiquement.

Comment me rendent-elles malheureux ?

Plus je tiens à une identification, plus je mets en place les mécanismes pour me pourrir la vie.

Voici quelques exemples où je vous laisse deviner les pièges:

  • je vais réussir si je travaille beaucoup
  • je veux avoir une famille nombreuse
  • je suis un excellent travailleur
  • je suis généreux

Je vais juste donner la solution de « je vais réussir si je travaille beaucoup ».
Le vrai problème ici est que la notion de réussite est indissociable de la notion d’échec.
Si je pense à la réussite, c’est que je pense à l’échec, et la peur de l’échec est un motivateur merdique.
Si je pense que la quantité d’efforts influe sur la réussite et que j’échoue, je peux croire que je n’ai pas assez fourni d’efforts.
Et si je réussis sans effort, je peux considérer que ma réussite n’a pas de valeur, réussir doit toujours être difficile !

La souffrance apparaît lorsque je m’accroche à mes identifications.

Pourquoi j’y tiens ?

Je tiens à mes identifications parce qu’elles semblent donner de la valeur à ma vie, certains nomment cela du « sens ».

Elles m’aident à définir de manière arbitraire ce qu’est « faire ».
Par exemple, je peux considérer qu’il est important pour moi de beaucoup « faire » si je veux avoir de la valeur.
Ou alors je peux considérer que « faire » n’est pas si important que cela.

Elles m’aident à définir de manière arbitraire ce qu’est « être ».
Par exemple, je peux considérer qu’être marié et avoir des enfants va me donner de la valeur.
Ou alors je peux considérer qu’être célibataire et sans enfants ne change rien.

« Ma vie a du sens » signifie littéralement « j’ai de la valeur ».
En réalité, quoi que je fasse, j’ai toujours de la valeur, même si cette valeur m’échappe.

Comment m’en débarrasser ?

Ces identifications apparaissent justement parce que je leur accorde de l’importance en y pensant.
Aucun système à base de pensée ne permet de les éliminer !

Voici quelques techniques qui ne fonctionnent pas:

  • la pensée positive: j’imagine que le fait de penser positivement va m’aider (ce qui est n’est pas forcément faux), mais cela renforce aussi mes identifications. Je m’interdis de penser négativement, alors je me déteste quand des pensées négatives apparaissent, notamment quand des merdes arrivent dans ma vie. Je mérite une vie idéale !
  • la méthode Coué: j’imagine qu’en me forçant, je peux me reprogrammer. J’aimerais ressembler à cette image idéale à laquelle je m’identifie. Comme ce n’est pas naturel, j’arrête de me forcer en me punissant de manquer de volonté. C’est moi qui décide comment changer !
  • la réflexion: j’imagine que si je comprends intellectuellement ce qui m’arrive, tout va aller bien (c’est ce que je croyais quand j’étais en psychanalyse). Malheureusement, comprendre ne résout rien. Alors j’essaye d’anticiper le futur en y pensant tout le temps, ou bien je vais voir une voyante. Je veux tout contrôler !

Les livres de développement personnel me conseillent de faire ceci ou cela, parce que c’est sûr et certain: je vais y arriver si j’applique leur méthode.
Malheureusement, il s’agit encore et toujours d’identifications, rien ne prouve que ce qui a fonctionné pour un autre fonctionne pour moi.
Le vrai problème est que je voudrais être autre chose que ce que je suis déjà, mais est-ce possible ?

Dans le prochain article, je décrirai une approche différente pour travailler sur ses identifications.

Conclusion

Dès que je cherche à me définir, je deviens sujet aux identifications.

« Je suis ceci ou cela » est une identification.
« J’ai telle qualité ou tel défaut » est une identification.
Plus je réfléchis sur moi-même, plus je renforce mes identifications.
Plus je tiens à mes identifications, plus je me limite parce que je suis incapable de voir leurs mauvais côtés.

Les identifications deviennent douloureuses quand je ne correspond plus à mon idéal.

La seule solution est de m’accepter tel que je suis sans désir de changer, mais comment faire quand je suis insatisfait de moi ?