L’obsession du travail


Il y a 50 ans, les futurologues prédisaient que l’an 2000 verrait apparaître une société de loisirs, où la majeure partie de notre temps serait occupée à nos loisirs.

Nous sommes en 2015, et je constate que la société de loisirs est bien là, mais que nous passons tout notre temps à travailler pour nous payer de maigres loisirs.
Je vois aussi de plus en plus de jeunes gens complètement obsédés par leur travail, comme si leur travail était leur loisir principal.

Je vais décrire les différentes obsessions vis à vis du travail, ainsi que leurs excès, ou comment un comportement à l’origine bénin peut devenir autodestructeur.

Je veux montrer que je suis compétent

Personnellement, pendant longtemps, je voulais devenir le meilleur programmeur du monde.
A l’époque, cette motivation m’avait permis de me dépasser et d’acquérir un excellent niveau sans l’aide de personne, parce que je me remettais en cause systématiquement.

Je veux montrer que:

  • je sais faire
  • je n’ai besoin de l’aide de personne, je vais y arriver seul
  • je suis très productif
  • je peux me comparer favorablement aux autres
  • j’ai de la valeur

Ceci est ce que j’appelle « l’identification à faire », c’est à dire que je peux déterminer ma valeur par rapport à ce que je produis.
Avec le recul, je trouve cela terriblement réducteur, mais à l’époque, cela avait beaucoup d’importance pour moi.

Poussée à l’excès, cette identification mène à:

  • si je n’y arrive pas, je me sens comme une merde, je me dévalorise puisque « ma valeur » correspond à « ce que je fais »
  • je n’ose demander de l’aide à personne, je dois maintenir l’image idéalisée de moi-même
  • je veux être parfait, je n’admets pas de ne pas faire de choses imparfaites, et au bout du compte, je ne fais plus rien
  • si quelqu’un critique ce que j’ai fait, je le prends comme une attaque personnelle
  • pour prouver que je suis productif, je travaille plus de 9 heures par jour et je n’écoute pas mon corps
  • je suis complètement focalisé sur le résultat, ce qui fait que je suis constamment stressé
  • je me sens supérieur aux autres si je sais faire quelque chose mieux qu’eux. De toute façon, mes collègues sont nuls
  • je m’identifie totalement à mon travail, et j’ai du mal à percevoir ma richesse en dehors de mon travail
  • je ne m’imagine pas à la retraite, je veux travailler le plus longtemps possible
  • je ne supporte pas l’idée de ne pas travailler
  • je m’ennuie quand je n’ai rien à faire
  • quand je suis malade, ce qui me gêne le plus est de ne pouvoir rien faire

Le stress vient toujours de l’obsession du résultat.

Je veux montrer que je suis sociable

Personnellement, cela m’est arrivé rarement parce que je privilégie l’intellect aux relations humaines.

Voici les symptômes:

  • je privilégie les relations humaines à la compétence
  • j’aime être apprécié dans mon travail
  • je recherche toujours des alliés parmi mes collègues
  • je me range très souvent du côté de la majorité
  • je fais tout pour que mes collègues soient d’accord avec moi
  • quelqu’un qui n’est pas d’accord avec moi est un ennemi
  • je voudrais devenir un leader charismatique
  • j’utilise beaucoup la séduction dans le cadre professionnel

Je m’identifie à ma capacité relationnelle.

Poussée à l’excès, cette identification mène à:

  • je n’ai de valeur que lorsque je suis en relation avec les autres, je ne supporte pas la solitude
  • quand quelqu’un me rejette, je le prends très mal
  • je m’effondre complètement si je suis harcelé ou pas apprécié notamment par mes managers
  • construire mon réseau est plus important que tout

D’après mon expérience, les personnes harcelées sont très sensibles à cette identification.
Un psychanalyste suggérerait de faire le parallèle entre la situation au travail et les relations avec les parents.

Je m’identifie à ma société

Personnellement, cela ne m’est arrivé que quand j’ai tenté de monter ma propre boîte.
Cette identification est fréquente chez les patrons, certains managers et certains employés qui sont là depuis longtemps.

Voici les symptômes:

  • quand ma boîte va bien, je vais bien
  • quand ma boîte va mal, je vais mal
  • quand je parle, je m’imagine à la place de ma société, j’essaye de défendre ses intérêts
  • j’ai tendance à considérer ma société comme une famille

Poussée à l’excès, cette identification mène à:

  • si ma boîte me vire, je m’effondre
  • j’ai tendance à être aveuglé par ma société, à ne pas avoir de recul

Je rappelle qu’une société n’est pas un être humain ni une famille.

Mon travail est ma raison de vivre

Personnellement, j’ai cru cela longtemps: j’acceptais la compagnie de personnes toxiques, parce qu’après tout, ce travail était toute ma vie.

Voici les symptômes:

  • mon travail donne du sens à ma vie
  • mon travail est ce qu’il y a de plus important dans ma vie
  • je suis heureux parce que j’ai l’impression de réussir dans mon travail

Poussée à l’excès, cette identification mène à:

  • je suis malheureux parce que je ne réussis pas dans mon travail. Je fournis toujours plus d’efforts, parce que si je ne réussis pas, c’est que je ne fais pas assez d’efforts.
  • je suis en burn-out. A force de fournir des efforts, je n’ai plus d’énergie et je réalise que mon travail n’a aucun sens. Mon travail n’ayant plus de sens, ma vie perd tout son sens.

D’après mon expérience, le burn-out n’arrive que quand mon travail est ma principale raison de vivre.
Que faire quand le travail perd tout sens ?

Conclusion

Etant donnée l’importance que le travail a pris dans notre vie, et étant donné qu’il faut toujours être plus productif, je constate que les souffrances individuelles ne font qu’augmenter.

Il est inutile de chercher à juger telle ou telle identification, puisque nous les avons toutes à des degrés divers.

Je ne suis pas mon travail, ma valeur ne dépend pas de l’argent que je gagne.
Je continue d’avoir de la valeur même si je ne fais rien, même si je ne peux pas mesurer concrètement ma valeur.

Je n’ai pas besoin d’être dans un environnement aimant pour travailler et être moi-même.

Je ne suis pas ma société, parce qu’elle continuera d’exister même sans moi.

Enfin, mon travail n’est qu’un des éléments qui donnent du sens à ma vie. Et avec le temps, je constate que ce n’est pas le plus important.

Et maintenant à vous.
Est-ce que vous êtes dupe de vos identifications au travail ?

L’Advaïta Védanta (2ème partie)


Voici mon deuxième et dernier article sur l’Advaïta.
Je vais décrire comment pratiquer l’Advaïta.

Cet article peut sembler philosophique, mais il ne l’est pas du tout.
Tout est au premier degré, il n’y a pas de sens caché.

Après 3 ans de pratique, je peux confirmer environ 60% de ce que je vais décrire, mais tous les lecteurs vont probablement me prendre pour un fou.

Dans l’Advaïta, il n’y a pas de notion d’éveil, ou de chakras, ou d’énergie, ou de réincarnation, ou de vie antérieure, ou d’âme, ou alors de karma, en fait c’est au-delà de tout concept.

Les bases

Advaïta signifie non-dualité, donc tout n’est qu’une seule chose, que certains appellent Dieu, Conscience, Allah ou Parabrahman.

Le monde que je perçois est à la fois réel et illusoire.
Le monde est réel tant que j’utilise mes sens et ma pensée.
Mais il devient illusoire quand je n’utilise plus ni mes sens ni ma pensée.

Il est impossible de comprendre facilement l’illusion du monde, mais il existe deux approches: la dévotion ou la connaissance de Soi.
Ces deux approches semblent différentes, mais elles mènent au même but: découvrir ce que je suis.

La dévotion ou « bhakti »

Cette méthode est très simple à formuler: « tout est Dieu ».
Bien évidemment, Dieu n’est pas un individu, Dieu est la totalité de ce qui est perçu et non perçu.
Tout ce qui est manifesté est Dieu, autant le « bien » que le « mal ».
Les autres et moi-même sommes une partie de Dieu.
Dieu est à l’origine de mes pensées et de mes actions.
En prenant ce chemin, je m’en remets à Dieu, donc j’accepte de lâcher prise et de me laisser porter par la vie.
C’est le chemin du cœur, de l’humilité et de la non-violence.

Personnellement, je ne crois pas en Dieu, je ne suis pas du tout humble et j’avais du mal à lâcher prise, alors je préfère la deuxième approche.

La connaissance de Soi ou « jnana »

La connaissance de Soi est l’approche par le cerveau, et elle est l’exact opposé de la première approche: « rien n’existe ».
Le but est de découvrir ce que je suis, et cela s’obtient en éliminant les fausses identifications.

Mais avant de décrire cette approche, je vais expliquer ce qu’est la méditation.

La méditation

La méditation, ce n’est pas s’asseoir avec de la musique douce ou avec des odeurs parfumées.
La méditation, c’est la focalisation sur la source de ce que je suis, sans m’attacher à mes pensées.
Cette source a deux formes: la pensée ou la respiration.
Quand je focalise mon attention sur la source de ma pensée, je médite.
Quand je focalise mon attention sur la source de ma respiration, je médite.

En théorie, je pourrais méditer toute la journée dans ma vie quotidienne.
En pratique, la méditation s’arrête dès que je commence à m’attacher à mes pensées.

La pratique de base

Je pratique la méditation trois fois vingt minutes par jour, toujours en position assise.
Quand je médite, je commence par éliminer intellectuellement mes identifications:

  1. je ne suis pas ce corps
  2. je ne suis pas cet esprit
  3. je ne suis pas cette individualité

Et je me concentre sur la source du « Je ».
Qui suis-Je ?
D’où vient la pensée ?

Le principe est de prendre de la distance par rapport à mes pensées.
Oui, il y a des pensées, mais d’où viennent-elles ?
Non, je ne peux pas arrêter mes pensées, mais je peux voir qu’elles apparaissent spontanément, et à vrai dire, de manière anarchique et incontrôlable.
Je ne cherche pas à arrêter le flux, juste à en être le témoin neutre.

La pratique avancée

Bon, c’est bien gentil de méditer une heure par jour, mais il y en a 23 autres chaque jour.

La pratique avancée, c’est d’appliquer la méditation lors des actions quotidiennes.
Il y a 3 axes de travail: le corps, l’esprit et l’individualité.

Le corps

Bien évidemment, j’ai un corps.
Ce corps a besoin de manger et de dormir, et il aime se faire plaisir.

Tournons la problème autrement: je vois mon corps bouger, mais quel est le processus qui fait que ce corps bouge ?
Quelle est l’origine de mes mouvements ?
Plus j’essaye de contrôler mon corps, plus je constate que mes mouvements deviennent saccadés et non naturels.
Mon corps peut pourtant bouger de manière naturelle quand je n’interviens pas intellectuellement.
Il me suffit « simplement » de regarder ce corps bouger, et de constater que les mouvements de ce corps ne sont pas dépendants de mes pensées, et ceci est évident quand je perçois le processus de mes pensées.
En réalité, les pensées sont très lentes et ne peuvent pas gérer assez vite mon corps.

L’esprit

Bien évidemment, j’ai un cerveau et des pensées.
Mes émotions sont de la même nature que mes pensées.
En fonction de mes pensées, je peux me sentir plus ou moins heureux.

Tournons le problème autrement: je perçois mes pensées, mais quelle est l’origine de ces pensées ?
Je ne peux pas arrêter mes pensées mais je peux en devenir témoin avec un peu d’habitude.
Au début, je n’ose pas regarder mes pensées, parce que c’est surtout de la merde qui remonte, c’est à dire tout ce que j’ai refoulé depuis longtemps et que je n’assume pas.
Au fur et à mesure que j’accepte mes pensées, je commence à percevoir leur processus plus nettement.
Les pensées sont là, prononcées par une voix intérieure dans mon cas personnel.

Quelle est la source de cette pensée ?
Il me suffit « simplement » de me fixer sur l’origine du « Je ».
Qui pense ? Qui suis-je ?
La source du « Je » est la source des pensées.
En réalité, mon cerveau est comme une antenne radio: il capte les pensées qui apparaissent en fonction du réglage, et cela devient évident quand je médite.

L’individualité

Bien évidemment, je suis un individu.
Je perçois un « Je » en opposition avec les « autres ».

Tournons le problème autrement: je perçois mon individualité, notamment dans la façon dont je veux avoir raison.
Mais d’où vient la perception de cette individualité ?
Personnellement, je ne peux pas vous aider à ce niveau-là.

Conclusion

Dans le chemin de la dévotion, tout est Dieu et ma volonté s’efface devant la volonté de Dieu.

Dans le chemin de la connaissance, j’accepte ce que je suis et j’essaye de découvrir la source du « Je ».
Qu’est-ce qui décide ? Qu’est-ce qui agit ? Qu’est-ce qui pense ?

Cherchez la source de votre « Je », en vous focalisant sur l’origine de votre respiration ou l’origine de vos pensées.

Quel que soit le chemin, vous découvrirez que le monde est absolument parfait tel qu’il est, et que vous vous trouvez exactement à la meilleure situation possible en ce moment-même, aussi misérable ou agréable qu’elle puisse paraître.
Ceci est l’acceptation.