Le Shuhari


Pour une fois, je vais aborder un thème utilisé dans l’agilité: le Shuhari.
Malheureusement, les agilistes qui parlent de Shuhari n’ont pas du tout compris ce que c’est, et je pense que la source de leur incompréhension est cet article de Martin Fowler.

Qu’est-ce que le Shuhari ?

Comme d’habitude, la page Wikipedia décrit correctement ce qu’est le Shuhari.

Le Shuhari, c’est un terme japonais désignant les 3 étapes de l’apprentissage.
C’est un mot-valise, dont chaque syllabe symbolise une étape.

« Shu »

L’étape Shu, c’est l’étape d’assimilation de l’apprentissage.

Quand je veux apprendre, j’explore par moi-même ou je copie les autres, et je construis une représentation mentale.

Tant que je suis dans cette étape, je cherche à acquérir de la technique ou un savoir-faire, ou plus exactement j’essaye de stocker de la connaissance.
Pour un agiliste, le « Shu » est représenté par l’obsession de maîtriser la méthodologie, d’apprendre l’état de l’art.

Peter Norvig pense qu’il faut 10 ans pour devenir un expert en informatique, mais au bout d’un certain nombre d’années, je n’ai plus guère de connaissance nouvelle à stocker si je reste dans mon domaine de compétence.

Pendant cette étape, ce que j’essaye d’acquérir est en dehors de moi.

« Ha »

L’étape Ha, c’est l’étape de remise en cause de mon apprentissage.

Par exemple, quand je découvre que mon problème ne peut pas être résolu avec les techniques que j’ai apprises ou alors quand je sens que la solution peut être améliorée.
Remettre en cause ma connaissance me permet d’enrichir ma technique ou mon savoir-faire.

Cette étape peut durer éternellement, parce que je peux remettre en cause absolument tout.
D’ailleurs, cette étape persiste tant qu’il y a remise en cause.

Pour un agiliste, le « Ha » est bien avancé quand je maîtrise plusieurs méthodologies et que je suis capable de changer de méthodologie en fonction de ma situation. J’ai compris que chaque méthodologie n’est qu’un outil parmi d’autres.

Pendant cette étape, ce que j’essaye d’acquérir est en moi.

« Ri »

L’étape Ri, c’est l’étape de transcendance de ma connaissance.
Elle est fondamentalement différente des autres, parce que c’est une étape qui ne peut être ni acquise ni transmise, mais qui peut être développée.
J’appelle cette étape: « pure créativité ».

Je n’ai plus besoin de m’adapter à la méthode, ni d’adapter la méthode à moi, parce que je n’ai plus besoin de méthode du tout.

Pour un agiliste, le « Ri » signifie que je n’ai plus besoin de méthodologie agile, puisque je me situe au delà de l’agilité.
Tant que je parle de l’agilité, cela montre que je suis encore dans les étapes « Shu » et « Ha ».
Certains jeux agiles se rapprochent du « Ri », tant que j’arrive à éviter le processus de rationalisation.

Dans cette étape, j’ai compris qu’il n’y a pas de solution générique, donc tout problème apparaît comme une situation unique, et une solution adaptée à cette situation donnée « surgit » spontanément, mais pas forcément rapidement.
Je ne peux plus faire confiance en mon apprentissage, parce que je perçois en profondeur en quoi mon apprentissage ne prend pas en compte les subtilités de la situation, et est beaucoup trop simpliste.

Le plus amusant est que je peux expliquer logiquement a posteriori pourquoi et comment j’agis, mais en réalité je n’ai pas utilisé de raisonnement logique pour trouver la solution, et de toutes façons, l’explication sera plus longue que l’action.

L’exemple le plus simple que je puisse donner est celui des joueurs d’échecs de haut niveau: ils sont capables de dire si une position d’échecs est bonne ou mauvaise sans aucun calcul, mais pour décrire leur « sentiment », ils doivent analyser longuement la position.

Voici quelques façons d’arriver à cet état:

  • quand je suis ivre ou quand je me drogue, je peux me trouver dans cet état quelques instants, mais l’état est très aléatoire et très instable
  • quand mon mental est calme et n’est plus obsédé par les problèmes quotidiens (par exemple, suite à une émotion positive), je me trouve dans cet état quelques instants mais je le perds dès que mon esprit n’est plus calme
  • après une heure de méditation (c’est à dire à me focaliser sur la source de ma pensée ou de ma respiration), je me trouve naturellement dans cet état pendant quelques minutes

Je me souviens aussi d’un inventeur japonais qui pratiquait l’auto-asphyxie pour arriver à cet état, mais je déconseille très fortement cette méthode !

Pendant cette étape, je n’ai plus rien à acquérir, puisque tout est déjà en moi, et j’accède à cette connaissance en lâchant prise.
Cet étape est développée dans le zen à travers l’utilisation des koans.

Conclusions

Le Shuhari représente les 3 étapes de l’apprentissage: acquisition de la connaissance (Shu), remise en cause de la connaissance (Ha) et connaissance intuitive (Ri).
« Shu » est inclus dans « Ha », et « Ha » est inclus dans « Ri ».

J’ai remarqué que les individus qui ont le plus de mal avec « Ri » sont ceux qui sont obsédés par « Shu », autrement dit, ils cherchent à tout comprendre intellectuellement.

A vous maintenant: vous situez-vous plutôt au niveau « Shu », « Ha » ou bien « Ri » ?

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4 réflexions sur “Le Shuhari

  1. Une question: avez-vous fait des arts martiaux ?

    Je fais un art martial où seule la 3ème étape compte et on passe très peu de temps sur les 2 premières étapes contrairement aux arts martiaux japonais.

    De ma « courte » expérience de 5 ans (avec de nombreux séminaires), la description de Martin Fowler me va très bien ainsi que celle de la page Wikipedia.

    Par contre celle-ci me semble soit extrémiste soit ultra théorique soit les deux.

    Par exemple, pas besoin de 2 heures de méditation ou de prise de drogues pour atteindre l’état de « flow » où la solution a un problème donné survient spontanément de façon subconsciente (même en état de stress, voir au contraire).

    J’ai l’intuition qu’on peut faire de l’agilité niveau Ri car les principes de l’agilité sont tout à fait valables. Il faut juste arrêter de penser Scrum (voir Kanban) et surtout pas penser SAFe. Les entreprises « libérées » en référence à des entreprises comme FAVI n’appliquent pas de méthodes, elles appliquent des principes et en ça sont proche de ce qu’on pourrait associer au Ri de l’agilité dans une organisation.

    • Je vais être très honnête: cela fait une semaine que je réfléchis à une réponse « intelligente », et je n’en ai toujours pas !

      Tout d’abord, vous ne pouvez pas passer directement à « Ri ». Il faut avoir une connaissance du domaine, qu’on ne peut acquérir qu’avec Shu et Ha.
      Au bout de nombreuses années, vous pourrez commencer à utiliser « Ri ».

      Le problème de Fowler est qu’il confond Ha et Ri, parce qu’il pense qu’il s’agit de processus intellectuels.

      Je connais bien cela, parce qu’il y a 20 ans, quand j’ai commencé à travailler sur moi avec la psychanalyse, j’ai compris tout de suite que mon intellect de programmeur pourrait m’aider à progresser.
      A l’époque, j’étais tout fier de comprendre les mécanismes intellectuellement, et je me disais que je pouvais « calculer » mes relations avec les gens.
      Et je dois avouer que j’y arrivais, parce que c’est assez facile à faire (je n’ai croisé personne qui en avait conscience !).
      Le seul problème, et de taille, est que cela demande beaucoup d’efforts de vigilance, alors c’est complètement épuisant.
      Je peux garder le contrôle, mais le prix est un manque total de liberté intérieure, parce que je ne peux jamais être moi-même.

      Au bout de 3 ans de sophrologie, j’ai compris intuitivement que l’intellect n’était qu’une toute petite partie de ce que j’étais.

      Pour en revenir à Ri, le Ri n’est pas un processus intellectuel.
      Si vous y voyez de l’intellect, c’est que vous êtes dans le Ha, en train de remettre en cause votre approche ou de déduire incrémentalement de nouvelles règles.
      Tant que vous êtes dans le Ha, vous restez dans le même domaine, vous ne pouvez pas le dépasser.
      Les rares fois où vous le dépassez, c’est que vous avez eu un bref accès à Ri, mais en faire une règle requiert Ha.

      Malheureusement, cela ne peut pas se comprendre de manière intellectuelle.
      Pour cela, il faudrait que le mental soit au repos, et si vous êtes comme j’étais, votre mental n’est jamais au repos (qu’est-ce que j’en étais fier à l’époque !).

      Je vais vous donner un exemple de Ri plus parlant.

      Lorsque Bandler et Grinder ont créé la PNL, ils ont analysé comment 3 grands humanistes agissaient: Virginia Satir, Milton Erickson et Fritz Perls (lisez l’anecdote Frits-Maslow, Frits a beaucoup pratiqué le zen).
      Ils se sont dit: il doit exister des patterns comportementaux qui font que ces individus sont d’excellents thérapeutes.
      Ils ont donc analysé la façon d’agir de ces individus, dans leur approche non verbale.
      Ils ont déduit un certain nombre de règles, qu’ils ont ensuite expliqué à Satir, qui fut très surprise de voir qu’il y avait des patterns dans sa façon de créer de la relation avec les individus.
      Vous me suivez jusque-là ?

      La grosse erreur de la PNL est de se focaliser sur le processus intellectuel (donc situé au niveau Shu/Ha), alors que chez les 3 thérapeutes, le processus est Ri.
      Il n’y a pas de « méthode » chez ces thérapeutes, c’est leur personnalité, et il n’y a pas de calcul, cela se fait sans effort de leur part.
      Le but de ces thérapeutes n’est pas de forcer la relation, mais de la laisser se créer d’elle-même.

      Et le problème de la PNL, c’est que si vous utilisez intellectuellement ces processus, vous essayez inconsciemment d’être autre chose que vous-même, vous essayez de maîtriser quelque chose qui doit se faire naturellement (et qui sera probablement maladroit au début).
      En fin de compte vous cherchez à manipuler l’autre, mais vous vous manipulez encore plus vous-même.

      Tant que vous êtes dans le calcul, vous n’êtes pas dans la relation, mais « à côté ».
      Il m’a fallu pas mal d’années pour m’en rendre compte.

      Je pense que vous avez accumulé suffisamment de connaissances sous forme de « méthodes ».
      Laissez-les tomber, et soyez naturel, et dans quelques années, vous devriez être « Ri », c’est à dire au delà des « méthodes ».

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